Turo Raapoto, l’indigné (1948-2014)

Turo Raapoto, l’indigné (1948-2014)

« Que suis-je ? Rien, pas encore, demain peut-être. Non l’état civil ne me suffit plus, j’ai besoin d’une autre dimension. Mon nom  s’écrit avec les lettres de l’alphabet latin, mais ma vie s’écrira avec mon souffle et le souffle de tous ceux qui souffrent du manque d’être. On me dit Tahitien mais je refuse…Cette dénomination a essentiellement une vocation démagogique, touristique…Je suis mā’ohi. C’est le programme de ma vie »

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Peu connu du grand public, Duro (ou Turo)Raapoto était un personnage emblématique de l’Église protestante mā’ohi où il officiait depuis de longues années. Il a marqué durablement les esprits par sa vision océanienne de l’Eglise et de sa liturgie ainsi que par les innovations lexicales qu’il a popularisées. Mais c’était aussi un intellectuel engagé d’abord dans les affaires de la cité puis dans celle d’une institution religieuse dont il a contribué à orienter les interventions sur le champ politique 1.

Il fait ses études en France en plein mouvement contestataire de 1968. Porté par les idéaux de gauche, c’est un homme indigné qui revient dans un pays secoué par les bouleversements économiques des années CEP. Aux côtés d’Henri Hiro et animé par des convictions sociales et indépendantistes, il participe à la création du premier parti d’inspiration marxiste, le Ia Mana Te Nunaa (Que le peuple soit au pouvoir). Une période qui « revêt une grande importance en matière de création lexicale, de terminologie politique et identitaire » 2. En effet, ainsi que le souligne Bruno Saura 3, c’est à cette période que naissent les concepts de hīro’a tumu (culture) et iho tumu (identité), le terme de nūna’a (peuple) tombé en désuétude est réhabilité, quant au mot manahune il désigne désormais le prolétariat pour des militants socialistes qui cherchent à traduire en reo ma’ohi des concepts occidentaux. Des termes qui avec celui de ma’ohi 4 sont entrés très largement depuis dans le langage courant.

Il quitte le parti laïc à la fin des années 1970 pour se rapprocher de l’Église Évangélique de Polynésie française dont il critiquait l’attitude des dirigeants jugée trop complaisante à l’égard du pouvoir politique. Son savoir linguistique est reconnu de tous ; il devient de ce fait membre de l’académie tahitienne en 1983 suivant ainsi les traces de son père le pasteur et académicien Samuel Raapoto décédé en 1976.


1 « Quand politique rime avec évangélique » Les Nouvelles de Tahiti, 1er août 2011.

2 Tahiti Ma’ohi, Culture, identité, religion et nationalisme en Polynésie française, Bruno Saura, Au vent des îles, p 70.

3  Il est impossible d’écrire sur Turo sans évoquer le travail de Bruno Saura. Ce dernier est le premier universitaire à s’être intéressé au travail du linguiste contribuant ainsi à le faire connaitre du « grand public », principalement les Polynésiens ne pratiquant pas couramment la langue tahitienne. Il publie ainsi un premier article dans le Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes de mars 1989 intitulé « Théologie de la libération et théorie de la culture chez Duro Raapoto ». De son propre aveu, l’universitaire précise que ce travail n’a pas toujours été bien reçu par certains membres de l’Église lui reprochant d’avoir divulguer, donc traduit, des propos réservés au « peuple de l’Église »

4  « Duro Raapoto (1978) découpe le terme ma’ohi en deux parties : (avec une longueur sur le a) et ohi, posant que signifie libre, propre, digne, et que ohi désigne un jeune pousse reliée à une souche (tumu). «  Les discours de l’identité mā’ohi. Contenu théorique, et actualité politique renouvelée »Bruno Saura, 2009.

 

Un nationalisme chrétien

Au sein de l’Église évangélique Duro Raapoto va mener une véritable révolution théologique.  Il invite ses coreligionnaires à «  relire l’Évangile au travers d’une grille mā’ohi, linguistique et culturelle » rappelle l’actuel président de l’Église Taaroanui Maraea 1. À travers ses sermons, les ouvrages écrits dans le cadre de ses fonctions à l’école pastorale d’Hermon ou ses articles publiés dans le mensuel Vea porotetani, il distille une idéologie dans laquelle culture, langue et terre occupent une place primordiale.

Le mā’ohi y est présenté comme entretenant un lien consubstantiel avec une terre dont il a été dépossédé. De plus, il propose une sorte de fusion harmonieuse entre religion pré européenne et religion protestante. Une pensée culturaliste qui repose sur l’idée d’une coïncidence entre langue et pensée, parler le reo mā’ohi impliquerait de posséder une vision du monde unique. Une idéologie très controversée car éminemment politique puisque certains ont pu y voir l’exaltation de sentiments nationalistes. Son œuvre s’apparente pour l’universitaire Bruno Saura à une forme de « théologie de la libération ». La revendication nationaliste se nourrit de valeurs empruntées au christianisme ainsi qu’à la culture mā’ohi. Il est en outre celui qui, avec Henri Hiro, popularise ce terme. La définition qu’il en donne va longtemps demeurer incontestée. Mā’ohi devient un terme qui dépasse les identités territoriales pour devenir « une appellation ethnique globale » 2. Une nation est désormais identifiée à travers ce vocable. Sans expressément faire de la politique, sans doute Turo et les siens ont-ils élaboré les outils conceptuels qui ont permis le développement d’un sentiment national sur le terreau religieux.

Des innovations controversées

L’Église sera traversée par des débats très vifs entre pro et anti. Les innovations que les adeptes de Turo suggèrent à travers les différents synodes seront parfois jugées trop audacieuses voire choquantes pour des paroissiens qui voient d’un mauvais œil cette radicalisation identitaire et ces références aux temps pré chrétiens. « L’appellation même d’Église protestante ma’ohi a aussi augmenté notre inquiétude… À partir du moment où l’EPM revendique une identité culturelle spécifique, son message devient politique » scande Matahi Hiro 3, un ancien aumônier militaire qui ne se reconnaît plus dans cette organisation religieuse.

Marie-Edith, une paroissienne de Punaauia, nous a confié que les changements en matière de liturgie dans sa paroisse n’avaient pas toujours été bien perçus, « un diacre, le plus ancien, s’est levé et a retiré sa veste en plein sermon. Il était hors de question pour lui de changer le rituel, le vin contre de l’eau de coco et le pain contre du uru, jamais ! Une pétition a même circulé … ». Depuis, les esprits se sont calmés, la plupart des diacres de cette Église ont troqué leur costume cravate contre des chemises aux couleurs locales, les changements liturgiques ont été adoptés.

Mais au-delà des controverses suscitées par le radicalisme d’une pensée jugée sectaire voire racialiste, c’est en matière linguistique que l’apport de Duro reste incontestablement novateur.

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Au service de la langue mā’ohi

Ciseleur de la langue tahitienne, il nous laisse à la fois une œuvre en reo mā’ohi, une réflexion en langue sur la langue et une écriture.
Si cet « ours » – comme le dit affectueusement son propre frère Jean-Marius, également docteur en linguistique – n’avait guère d’indulgence pour les usagers désinvoltes du tahitien, c’était qu’il en faisait un objet éminemment sacré et qu’il s’obligeait lui-même à une extrême rigueur dans son emploi. Pour Duro, une langue ne détermine pas seulement la vision du monde de ses locuteurs. La langue, logos divin, crée littéralement le monde, et en particulier le reo mā’ohi a créé la terre des Mā’ohi (« te reo teie i rahu i teie nei ao »4).

Comme en d’autres temps et d’autres lieux les auteurs de la Pléiade ont mis leur talent au service de la reconnaissance de la valeur du français face au latin, Duro fait partie de ceux qui ont œuvré sans relâche pour que le tahitien retrouve ses lettres de noblesse face au français, langue dominante du colonisateur. Qu’il s’agisse de ses écrits théologiques ou linguistiques, de ses traductions – comme celle, magistrale, de Tavae si loin du monde (Te moana taui raì, 2007, Au Vent des Îles)–, ou de ses pehepehe (comptines) et contes pour enfants, on est sous le charme de son style qui use de toutes les ressources grammaticales et lexicales de la langue sans jamais être pédant. Même s’il n’adhère pas toujours à ces vues, le lecteur lui rend grâce de transfigurer à ce point le reo mā’ohi.

Duro a aussi participé à l’essor d’une métalangue en langue. Alors que les descriptions du tahitien étaient jusqu’à présent rédigées en anglais puis en français, il propose, à partir de ses propres connaissances de linguiste et de locuteur, d’expliquer les faits de langue en utilisant exclusivement le tahitien et forge à cette fin de nouveaux mots (cf. Te reo, te parau, e te pāpaì, 2002).

Enfin, dans le prolongement de cette réflexion métalinguistique, Duro est à l’origine d’un code orthographique qui porte son nom et qui concurrence la norme de l’Académie tahitienne. Ce n’est pas la moindre illustration de son indépendance d’esprit. Les principales innovations de cette graphie sont la notation de l’occlusive glottale au moyen de l’accent grave et l’absence de transcription de cette glottale sur des voyelles de même timbre (ainsi, on écrira par exemple faatià pour fa’ati’a dans la graphie de l’Académie). Duro en cela avait conscience qu’une écriture alphabétique n’est pas faite pour les linguistes, mais pour les usagers, et qu’elle est un compromis entre la transcription des sons et une certaine économie du système.


1 Entretien aux Nouvelles de Tahiti du 12 mai 2014.

2  « Les discours de l’identité mā’ohi. Contenu théorique, et actualité politique renouvelée »Bruno Saura, 2009, p 4.

3  « Rupture chez les protestants » Les Nouvelles de Tahiti, 30 juillet 2011.

4 in Te reo, te parau, e te pāpaì, 2002, Ômuaraa (pas de pagination)

Tajim Monod et Jacques Vernaudon

Tajim Monod et Jacques Vernaudon